Actualités de l'histoire

Une question taraude en ce moment l’équipe d’En Envor, celle de savoir dans quelle mesure les commémorations sont le reflet des sociétés qui les engendrent. Prenons le cas du centenaire de la Première Guerre mondiale, évènement dont – le succès de la Grande Collecte est là pour en attester – on peut d’ores et déjà avancer qu’il est un réel succès populaire. Il y a quelques semaines, la Présidence de la République, probablement désireuse de renouveler le coup réalisé quelques mois auparavant à Oradour-sur-Glane, annonce la présence en grande pompe de François Hollande et  Joachim Gauck au Viel-Armand, en Alsace, le 3 août prochain. Une nouvelle qui, dans l’ensemble, est saluée par une presse friande de toute commémoration susceptible de proclamer la vigueur du couple franco-allemand et qui parait bien révélatrice de l’état actuel de l’Europe. En effet, à l’heure où les institutions de l’Union sont en crise et souffrent, peut-être comme jamais, d’un immense défaut de lisibilité, il est frappant de remarquer que l’idée européenne repose quasi essentiellement sur cette idée de paix continentale. Certes cela est déjà énorme mais, pour notre propos, il est intéressant de voir combien la commémoration du centenaire parait en adéquation avec la représentation dominante.

Carte postale. Collection particulière.

De même, on ne peut que s’étonner du silence de cette même presse qui n’a, globalement, que peu mentionné l’étape suivante de la tournée mémorielle de Joachim Gauck : la Belgique et plus précisément Liège où des excuses de l’Allemagne sont attendues pour les atrocités commises lors de l’été 1914. Faut-il y voir une preuve supplémentaire du côté très autocentré de notre pays, décidément peu ouvert à ce qui se passe en dehors de ses frontières ? Sans doute cela est-il au moins pour partie vrai et c’est d’ailleurs pour nous une grande fierté que de compter parmi les co-organisateurs d’un grand colloque international, du 24 au 26 avril prochain, sur la bataille de Charleroi, manifestation dont le programme officiel sera dévoilé dans quelques semaines mais dont on peut tout de même déjà vous dire qu’il est particulièrement alléchant.

Il est vrai que rares sont les institutions à travailler à l’international dans le cadre de ce centenaire. De ce point de vue, les commémorations seraient donc un reflet assez fidèle de nos sociétés. Autre élément plaidant en ce sens, le fait que l’histoire militaire est, de manière très paradoxale, au second plan de ce centenaire. Là encore, il faut sans doute voir dans cet état de fait une manifestation supplémentaire de la distorsion grandissante entre Armées et Nation et on ne peut à ce propos que saluer l’initiative des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan qui, à l’occasion de ce centenaire, présentent sur leur site internet une archive issue des très riches collections du Musée du Souvenir. Et cette semaine, non seulement la bataille de Charleroi – si douloureuse dans la mémoire collective bretonne de la Grande Guerre – est à l’honneur mais ce n’est pas un mais deux objets qui sont présentés. En effet, outre le bicorne du général Lanrezac, célèbre patron de la Ve armée, c’est le manuscrit de ses mémoires qui est librement consultable. Un document absolument exceptionnel pour qui s’intéresse au destin d’un homme qui, écarté par Joffre dès septembre 1914, lui dispute le titre de sauveur de la France.

Manuscrit des mémoires de Charles Lanrezac. Capture d'écran réalisée à partir du site des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan. Professeur à l'université de Rennes, H. Contamine qualifiait ce volume de « plaidoyer honnête » enrichi de notes « intéressantes » par le fils de Lanrezac. Ce sont précisément ces notes que permettent de voir ce document exceptionnel.

Mais, s’il est à près tout logique que l’histoire militaire soit en retrait de ce centenaire, il est frappant de constater que l’histoire religieuse est très absente de cette commémoration alors que, précisément, cette question accapare le débat public depuis plusieurs années. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que nous dressons ce constat mais il est curieux de constater que les rares initiatives en la matière concernent souvent le protestantisme, à l’instar de la conférence que donnera le 27 février prochain Gabrielle Cadier sur les Femmes de pasteurs pendant la Première Guerre mondiale.

En définitive, dis-moi comment tu commémores et je te dirais qui tu es ? Le débat reste ouvert mais s’il y a une chose sur laquelle l’équipe d’En Envor est unanime, c’est que ce centenaire de la Grande Guerre sera, assurément, un magnifique objet d’histoire pour celles et ceux qui, dans quelques années, s’en empareront.

Erwan LE GALL