Septembre: le mois des comices

« Ils arrivèrent, en effet, ces fameux comices ! » : en quelques mots, les premiers du chapitre VIII de Madame Bovary, Flaubert dit toute l'importance que pouvait revêtir le comice agricole dans les campagnes du XIXe siècle. Malgré – ou peut-être à cause de… – la longue description qui suit, certes peu flatteuse pour le monde rural, le comice agricole n’a guère suscité l’intérêt des historiens jusqu’à des dates récentes.

Cliché F. Lostec.

Pourtant, l’on voit encore, chaque année, refleurir le long des routes de nos campagnes les affiches annonçant la prochaine tenue du comice agricole cantonal. Aujourd’hui moins fréquentées que par le passé, ces manifestations essentiellement rurales – ce ne fut pas toujours le cas – furent, notamment en Bretagne, l’un des moments essentiels de la vie des campagnes, l’un des vecteurs aussi de la diffusion des innovations techniques qui permirent, au milieu du XIXe siècle, une première « révolution » agricole.

Loin de l’image d’Epinal du comice de Yonville cher à Flaubert ou du « sous-préfet au champ » décrit par Daudet dans l’une des Lettres de mon moulin, les comices – et notamment les comices bretons – méritent que l’on s’y arrête…

Le comice, une « invention » bretonne 

La première des spécificités bretonnes tient à la précocité du développement des comices. Le premier comice moderne apparaît en Ille-et-Vilaine en 1817, à Plesder, un second comice étant créé à Tinténiac en 18211. La même année, un premier comice est constitué à Plœuc, dans les Côtes-du-Nord, celui du Palais, à Belle-Île, dans le Morbihan, apparaissant quelques années plus tard, sans doute en 1825.

Ces comices restent des exceptions liées à la personnalité d’un homme : il s’agit, pour l'Ille-et-Vilaine, de Louis de Lorgeril, maire de Plesder puis de Rennes pendant la Restauration, comparable par l’impulsion qu’il parvient à donner à ce type d’organisation dans le département à François-Cyprien Baron du Taya dans les Côtes-du-Nord ou au Général Bugeaud en Dordogne2.

Cliché S. Scuiller.

L’échec de la mise en place, en 1817 et 1819, à l’initiative du préfet du premier de ces départements, de sociétés d’agriculture dans chacun des arrondissements, à l’exception de celui de Saint-Malo, le souligne bien : ici, la réussite de l’opération est due à Louis de Lorgeril qui parvient à réunir autour de lui 28 propriétaires, nobles pour 21 d’entre eux, tous imposés à plus de 300 fr.

 

Pourtant, malgré les efforts – les incitations – de la Restauration, le véritable élan est postérieur, donné, au début des années 1830, par la politique volontariste initiée par Adolphe Thiers, ministre du Commerce et des Travaux publics, en charge de l'agriculture.

Une particularité bretonne : le comice cantonal

Appelant de ses vœux la mise en place de « sociétés libres, volontaires, non fondées administrativement », se rapprochant « de l’institution des comices agricoles que mes prédécesseurs ont fait connaître et ont souvent recommandé », Thiers favorise, par des subventions, l'apparition de structures cantonales au cours des années 1830-1840. S’il s'agit bien, le plus souvent, effectivement, de « sociétés libres, volontaires, non fondées administrativement » comme les envisageait Thiers3, dans certains départements, seule l'action préfectorale permet la pénible survie de ces structures.

Adolphe Thiers. Wikicommons.

Là sans doute réside une particularité pour une part bretonne : le rôle joué par les autorités préfectorales et sous-préfectorales4. En Ille-et-Vilaine par exemple, faute de relais locaux, probablement pour des raisons politiques, les comités d’agriculture qui apparaissent dans chaque canton à partir de 1832-1835 sont formés sur initiative administrative, composés de maires et d’adjoints des communes concernées désignés sur proposition du sous-préfet. Aussi le dynamisme n’est-il pas la première des caractéristiques de structures qui passent souvent, dans les faits, sous la direction effective du sous-préfet de l’arrondissement : tout part ou vient de lui, du financement à travers l’allocation annuelle de subventions à l’objet des primes auxquelles elles sont destinées.

Ces comités ouvrent cependant la voie à de véritables comices qui viennent les remplacer à partur de 1839-1840.

Ces derniers se constituent en associations, officiellement libres de la tutelle administrative, permettant le retour sur le devant de la scène d’une aristocratie foncière jusqu’alors réticente à toute idée de compromission avec le régime de Juillet. A contrario, certains, tel le sous-préfet de Redon, expriment leur crainte devant la possibilité laisser à ces notables légitimistes de réinvestir ainsi le champ politique dans leur canton. Dans un rapport au préfet d’Ille-et-Vilaine en date du 16 octobre 1840, Louis Boncour évoque l’entretien qu’il eut avec M. de Béru au sujet de « son projet de transformer le comité agricole de Pipriac en Comice. Il me fut facile de deviner promptement sous les formes et les détours par lesquels il se cachait ses véritables intentions. Son but unique dans cette circonstance avait été de former un comice tout à fait indépendant de l’autorité et où lui et ceux qui partagent ses opinions eussent la haute main. Je ne pense pas qu’il convienne d’y donner les mains, car ce serait d’une mauvais exemple pour le reste de l’arrondissement et pourrait même dans cette circonstance devenir dangereux  ».

Les préfets et sous-préfets n’en soutiennent pas moins cette émergence, y voyant aussi, en partie, le moyen de conquérir des masses rurales souvent hostiles, dans l’Ouest, au pouvoir en place. L’initiative revient ici principalement aux sous-préfets, libres d’utiliser comme ils le souhaitent les possibilités réglementaires. Alors que certains, rares en Bretagne, tel Néel de la Vigne à Dinan ou Bertin à Fougères, favorisent les structures d’arrondissement, éventuellement complétées d’associations communales, la plupart mettent l’accent sur les comices cantonaux : ainsi Brunot, sous-préfet de Guingamp, favorise-t-il, en 1838 et 1839, la création d’un comice dans chacun des cantons de son arrondissement, complétés, dans un second temps seulement, par celle d’un Comité – ou Comice – central d’agriculture de l’arrondissement venant orienter leur action.

Scène de la vie rurale à Kerfot, Côtes-du-Nord. Carte postale (détail). Collection particulière.

A la fin de la Monarchie de Juillet, quelle que soit leur origine, les comices cantonaux sont ainsi au nombre de 38 en Ille-et-Vilaine, 30 dans les Côtes-du-Nord, 17 dans le Finistère, 16 dans le Morbihan, 10 en Loire-Inférieure par exemple. La chose n’a rien d’exceptionnelle : on en compte 36 en Dordogne, 23 dans la Sarthe, 18 en Corrèze, 25 en Charente, mais seulement 12 dans l’Hérault, moins de 10 en Haute-Vienne ou en Côte-d’Or, 5 en Vendée et dans le Pas-de-Calais, un peut-être dans les Vosges, aucun dans la Marne, le Tarn, le Lot-et-Garonne, la Meuse, pour n’en rester qu’à ces quelques exemples.

Autrement dit, sans être exceptionnelle, la situation bretonne n’est pas non plus banale. Plus inhabituelle est en revanche la vitalité maintenue après 1848 des comices cantonaux de l’Ouest. La loi du 20 mars 1851 marque en effet, en Bretagne, le début d’une nouvelle étape dans la vie des comices. Le réseau, déjà très dense, des structures cantonales se complète – trois comices dans les Côtes-du-Nord par exemple, deux en Loire-Inférieure –, 17 des 35 comices existant en Ille-et-Vilaine en 1854 ayant été créés ou réorganisés entre 1851 et 1853 pour se conformer à la nouvelle loi. Ailleurs en France, la tendance est plutôt à la simplification : la loi du 20 mars 1851 précise en effet dans son article premier qu’il « sera établi dans chaque arrondissement un ou plusieurs comices ». La tendance, devant les difficultés rencontrées dans nombre d’endroits par les structures cantonales, est donc à un repli vers des organisations d’arrondissement. Ainsi en Charente : l’annuaire départemental note en 1853 que le département « comptait un comice par canton ; mais depuis quelques années, beaucoup de ces institutions, bien qu’ayant des fonds en caisse, ne fonctionnent plus et n’existent que sur le papier » ; en 1860, la même publication précise que la Charente ne compte plus qu’« un comice par arrondissement ». Le même mouvement de concentration peut être observé dans le Bas-Rhin – en 1856, le Conseil général renouvelle son vœu « de voir constitué un seul comice agricole par arrondissement », ce qui est fait dans les mois qui suivent –, dans le Haut-Rhin, dans l’Hérault etc.

En 1914, on compte ainsi 804 comices en France, moins de 10 en moyenne par département, pas même 2 par arrondissement. La Bretagne des 5 départements, à elle seule, en compte près de 160, presque 20 % du total national, presque un par canton5. Ceci ne pouvait pas ne pas avoir de conséquences, plus ou moins directes, sur la vie des campagnes bretonnes au XIXe siècle : conséquences sociales, économiques, politiques, culturelles aussi.

Le comice, un vecteur essentiel à la diffusion du progrès technique

Le comice agricole cantonal, par sa proximité sociale et géographique, c’est l’innovation rendue accessible à tous ou presque, c’est la possibilité de voir, pour paraphraser M. Agulhon, descendre cette innovation vers les masses. Son but est en effet, pour reprendre les propos de Charles Chevallier de la Teillais, professeur d’agriculture en Ille-et-Vilaine sous le Second Empire, « de réunir les cultivateurs afin qu’ils échangent leurs idées, les observations, les essais que chacun a pu faire » : « le cultivateur, naturellement méfiant, croira ce qu’il entendra dire à ses voisins, et ce qu’il pourra voir dans leur ferme »7.

C’est d’une pédagogie par l’exemple dont rêvent les promoteurs du progrès : ce n’est que la vision des innovations d’un voisin proche, tant géographiquement que socialement, qui peut conduire à leur diffusion.

Or, seuls des comices de canton le permettent vraiment, notamment parce que la distance séparant les cultivateurs du lieu du concours est par définition assez réduite, une dizaine de kilomètres tout au plus, jamais plusieurs dizaines comme cela peut être le cas à l’échelle d’un arrondissement. Condition sine qua non de la réussite, le caractère abordable de la cotisation ne saurait être négligé : de 2 ou 3 fr. dans les comices bretons tout au long du siècle, exceptionnellement de 5 fr., elles n’ont ici rien de commun avec les 20 fr. demandés dans ceux – au succès d’ailleurs très limité – du Loir-et-Cher.

Si la diffusion de l’innovation technique à travers le comice cantonal est indéniable, elle est difficile à évaluer précisément, à quantifier ; son ampleur demande surtout à être nuancée.

Au Faou, dans le Finistère, une statue est inaugurée lors du comice de 1884 "à la mémoire de MM. de Pompéry, iniateurs en ce pays du progrès agricole". Cliché Yann Lagadec.

Les réticences restent nombreuses du côté des cultivateurs, notamment des moins aisés, ceux pour qui la rupture des équilibres traditionnels et fragiles de l’exploitation du sol constitue une réelle menace. Par exemple, alors que l’araire Dombasle se caractérise notamment par l’abandon de tout avant-train, les charrues avec avant-train restent nombreuses : autour de Dinan même, « les simples cultivateurs [restant] habitués à l’ancienne charrue [...] qui ne marche qu’avec avant-train, exigent un avant-train pour l’araire Dombasle ; on a été obligé de céder sur ce point. C’est un moyen de transition. Quand les avant-trains seront hors de service, on aimera mieux s’en passer que d’en acheter un autre, et on apprendra à se servir du régulateur ». Plus que d’acculturation, c’est peut-être d’inculturation dont il faut parler ici8.

Faute d’en avoir suffisamment tenu compte, les dirigeants de comice se heurtent souvent aux résistances des paysans, tout particulièrement en ce qui concerne l’usage souvent immodéré de l’écrit. Les petites publications sont en effet nombreuses9.

Un best-seller des comices: notions d'agriculture pour les écoles primaires d'Emile Jamet.
Celles-ci se multiplient, offertes en grand nombre aux comices par les autorités jusqu’aux années 1860 qui les redistribuent tout aussi largement. Rares sont ceux qui, tels les membres du bureau du Comice de Quintin, dans les Côtes-du-Nord, en 1852, déclarent que « le comice achète peu de livres, les membres qui les liraient peuvent aisément se les procurer d’une autre manière ». La traduction en breton de certaines de ces brochures, avérée dans certains cas, ne semble pas systématique, ce qui constitue indéniablement un obstacle supplémentaire à leur efficacité dans les campagnes de Basse-Bretagne.

L’essentiel est cependant ailleurs sans doute, dans ce que donnent à voir les comices, notamment lors des fêtes.

L’espace de la sociabilité cantonale : la fête du comice

Pour permettre au comice de tenir son rôle pédagogique de diffusion de l’innovation, il lui faut attirer le plus grand nombre possible de ruraux, de ces ruraux modestes qui n’ont d’autres sources d’information que celle-ci. La place que prend le côté festif de la réunion est de ce fait essentielle : il s’agit d’émerveiller tout d’abord afin ensuite de donner à voir, de donner à entendre, de donner à comprendre enfin et surtout.

En Ille-et-Vilaine, Charles Chevalier de La Teillais y consacre de longs développements. Il faut selon lui s’efforcer « d’avoir une fête agricole aussi brillante que possible », l’annoncer « par tous les moyens de publicité possible, tâcher d’y attirer les personnes notables du canton et des environs », ne pas craindre les dépenses telles que « tambours, estrade, ruban », organiser « un banquet agricole par souscriptions et à un prix très modique, où tous les lauréats pourront venir s’asseoir à côté des membres du comice »10. Sa politique semble couronnée d’un certain succès : en 1853, les présidents de comice insistent dans leurs rapports adressés au préfet sur le banquet qui « a pu être organisé après la fête agricole » à Bain, Montfort, Maure ou encore Pipriac, mais aussi sur « la distribution des prix du concours de labourage [qui] s’est faite sur une estrade préparée à cet effet, au milieu d’une foule attentive » à Châteaugiron, estrade « dressée devant la mairie et ornée d’arbres et de produits agricoles » à Tinténiac. Ailleurs, le comice achète des « cocardes pour les commissaires et les primés ».

Musiques militaires, pompiers, garde nationale à l’occasion, estrades ornées, jeux, feu d’artifices, banquets enfin et surtout : c’est aussi cela qui fait le succès d’un comice qui, avant tout, se doit d’être un espace – sinon l’espace – de la sociabilité cantonale, une occasion pour les notables de voir et de donner à voir, lieu de rêve et d’aventure, pour Emma Bovary comme pour tant d’autres.

Le concours de pouliches du comice de Ploërmel (Morbihan). Carte postale (détail). Collection particulière.

Attirer une foule nombreuse n’est cependant pas le seul objectif. Il s’agit aussi de désigner publiquement un « chef de file » reconnu par tous dans sa commune11, celui par qui l’innovation pourra se diffuser. Aussi la distribution des prix ne saurait-elle avoir, dans le cadre de cette fête agricole, « trop d’éclat et de solennité [...]. Pour le cultivateur primé, l’honneur d’être proclamé à haute voix, de recevoir un laurier au milieu de tous les cultivateurs du canton est bien aussi puissant que l’argent dont se compose le prix ; pour tous ceux qui sont présents aux concours, le chiffre de la prime n’est rien, la manière dont elle est remise est tout » 12.

Le succès de ces fêtes est d’ailleurs attesté, indirectement, par les dénonciations du clergé. Ainsi, dans leurs réponses à une enquête lancée par l’évêque de Rennes en 1860-1861, les recteurs de Saint-Grégoire et Saint-Gilles, près de Rennes, dénoncent, aux côtés du cabaret, la fête du comice, certes « véritable assemblée et véritable spectacle », mais aussi lieu où « la jeunesse des deux sexes est réunie en grand nombre » et « y demeure jusqu’après les feux d’artifices ». « Il faudrait, conclut l’un des ecclésiastiques, que la nature fut immaculée dans son origine pour qu’il n’en résultat aucune excitation mauvaise et aucune immoralité »13.

Ce succès des fêtes est confirmé par ailleurs, indirectement au moins, par les autorités préfectorales qui, souvent, y voient avant tout, dans certains cantons, un nid d’opposants.

Le comice, une puissante « machine » électorale

La chose est évidente dès les années 1830-1840, lorsque préfecture et notables légitimistes se disputent, à fleuret moucheté, le contrôle des comités cantonaux d’agricultures puis des premiers véritables comices. La loi de 1851 sur les organisations agricoles, l’instauration du Second Empire et le progressif rejet par la droite royaliste du régime de Napoléon III amplifient encore le rôle politique des comices, d’autant que, depuis 1848, le suffrage universel a donné aux électeurs – et notamment aux électeurs ruraux – un poids considérable dans la vie politique14.

Ainsi, en Ille-et-Vilaine, entre 1858 et 1860, le préfet – à poigne – Féart accorde une attention toute particulière aux comices et à leur réunion annuelle. Certes, il voit comme ses prédécesseurs dans ces institutions cantonales d’incontournables relais de la diffusion de l’innovation agricole dans une région réputée pour son retard en la matière. Mais, pour ce préfet volontariste, elles constituent aussi et surtout un moyen parmi d’autres pour orienter les votes d’un monde rural à ses yeux trop largement influencé par des nobles et des prêtres désormais ouvertement opposés à la politique de l’Empire. Aussi les comices sont-ils au cœur des luttes entre le préfet de Napoléon III d’une part, l’archevêque Brossays-Saint-Marc et l’aristocratie foncière légitimiste d’autre part. A coup de subventions, de déplacements sur le terrain, de suppressions aussi comme dans le cas du comice d’Argentré-du-Plessis, contrôlé par le marquis du Plessis d’Argentré, il impose sa marque sur son département15.

Lors d'un comice à Iffendic (Ille-et-Vilaine). Carte postale, détail. Collction particulière.

De la même manière, après 1879, la volonté de conquête, par les autorités républicaines, d’un électorat rural tout puissant et favorable aux monarchistes constitue les principales causes de tensions entre comices et autorités préfectorales en Ille-et-Vilaine. Faute souvent d’autres structures pérennes – les comités électoraux, notamment, se font et se défont en fonction des élections –, les comices deviennent le lieu où se cristallisent les débats entre républicains et réactionnaires locaux. L’apparition de comices « dissidents », dès 1885, en découle. Le premier de ces comices semble être le très conservateur Comice libre de Châteaubourg qui, créé en 1885, perd les subventions de l’Etat désormais allouées à la Société d’agriculture du canton de Châteaubourg, républicaine. Dans ce canton, le nombre des adhérents du comice passe de 112 avant la scission, en 1881, à plus de 200 pour le comice conservateur et 100 en moyenne pour celui républicain en 1885-1890, soit trois fois plus. Une évolution semblable se dessine dans les cantons de La Guerche ou de Pipriac, des « froissements » conduisant en 1897 à la scission d’un comice fort de 60 à 90 souscripteurs en un Comice agricole de Pipriac (220 en 1899), conservateur, et une Société du comice de Pipriac (205 membres en 1898), républicaine. Dans le Finistère, en 1896, un Nouveau Comice de Plogastel-Saint-Germain voit le jour à l’initiative du bouillant député-maire radical de Plozévet, Georges Le Bail, afin de s’opposer au Comice de Plogastel-Saint-Germain dirigé par le vicomte de Carné après l’avoir été par le comte de Saint-Luc.

Pour les maires, les conseillers généraux, les conseillers d’arrondissement, les députés et sénateurs, être présent lors de la fête du comice est indispensable. Offrir quelques dizaines de francs, une montre en prix est encore mieux. L’idéal est bien évidemment de présider l’association cantonale : nombre d’élus locaux en font, dans leur carrière politique, une étape intermédiaire entre la mairie et le conseil général ou le conseil d’arrondissement.

Carte postale (détail). Collection particulière.

Dans le canton de Pipriac, le comte de Guichen et le vicomte du Bouexic sont élus présidents du comice avant de devenir conseillers généraux, respectivement en 1852 et 1864. Dans le canton de Châteaubourg, Paul du Bourg, petit aristocrate légitimiste, remplace le républicain Charles Guillaume à la tête du comice en 1881, puis au conseil général en 1883. Quant à son successeur aux fonctions de président du comice en 1885, Célestin Perrel, modeste cultivateur, maire de Louvigné-de-Bais, l’une des communes du canton, il argue de sa position institutionnelle au sein du comice pour le désigner à la candidature au conseil d’arrondissement lors des élections suivantes, en 1889.

Un outil remis en cause par la force du syndicalisme agricole

Pour les comices dissidents – généralement anti-républicains – qui apparaissent lors de la « guerre des comices » des années 1880-1890, la question des finances devient vite primordiale, dans la mesure notamment où ils perdent le plus souvent les subventions de l’Etat et, parfois, celles du département. Mais, par là même, ils gagnent une certaine liberté d’action dont ils profitent.

Ainsi, dès le 25 octobre 1885, moins de deux semaines après l’approbation des statuts du Comice libre du canton de Châteaubourg, Paul du Bourg fait enregistrer ceux du premier syndicat agricole d’Ille-et-Vilaine16, le Syndicat agricole du canton de Châteaubourg dont il est le président, Célestin Perrel, président du comice, assurant les fonctions de vice-président.

Désormais destinés aux néo-ruraux et rurbains autant qu'à des agriculteurs de moins en moins nombreux dans les campagnes, les comices adoptent, pour certains, les codes graphiques de ces potentiels spectateurs. Cliché F. Blain.

Ce syndicat-boutique va, aussi et surtout, servir de structure financière au nouveau comice, en avançant les fonds nécessaires à l’organisation des concours.

La loi de 1885 sur les syndicats – agricoles mais pas seulement – vient en effet, indirectement et involontairement, porter un rude coup aux comices : plus souples de gestion, affranchis de la tutelle de l’Etat, actifs toute l’année et pas seulement au moment du concours du mois de septembre, offrant de nouveaux « services » aux cultivateurs (achat d’engrais en commun, test de la qualité de ces engrais etc.), ils contribuent à une progressive désaffection pour les comices. Dès 1891, en Ille-et-Vilaine, par mesure d’économie, le conseil général réfléchit d’ailleurs à ne plus subventionner que des comices inter-cantonaux, tandis que nombre d’associations n’organisent plus que des fêtes bi-annuelles. 

Pourtant, près de deux siècles après son apparition, le comice agricole cantonal est toujours présent dans les campagnes bretonnes tandis que nombre d’agriculteurs continuent à placarder, sur la porte de leurs bâtiments d’exploitation, les plaques indiquant les prix qu’ils ont remporté au fil des années.

La signification de ces fêtes a cependant changé depuis l’entre-deux-guerres et, plus encore, depuis les années 1950-1960. Aujourd’hui déconnecté du concours général agricole et des sélections pour le Salon de l’agriculture à Paris, le comice cantonal est, en Bretagne comme ailleurs, avant tout le lieu d’une nouvelle sociabilité : celle, hors des cadres coopératifs ou syndicaux, d’agriculteurs de moins en moins nombreux, y compris dans les campagnes ; celle aussi permettant, le temps d’un week-end de la fin de l’été, à deux populations qui souvent s’ignorent – néo-ruraux et cultivateurs – de se rencontrer, d’échanger. L’aspect festif a retrouvé l’importance que décrivait, dans les années 1850, Charles Chevallier de la Teillais, quand bien même les objectifs ne sont désormais plus les mêmes.  

Yann LAGADEC

 

 

1 Notons cependant l’action – sans lendemain – du marquis de Turbilly, créateur de « comices » à la veille de la Révolution, notamment à Vallandry, en Anjou.

2 BOIS, Jean-Pierre, Bugeaud, Paris, Fayard, 1997, 636 p.

3 Les vœux pieux du ministère de l’Agriculture conduit par Adolphe Thiers, souvent, restent lettre morte en Bretagne et notamment en Ille-et-Vilaine cependant :

« Pas plus que celle des Sociétés d’Agriculture, leur fondation ne peut être l’objet de mesures administratives. Un des principaux caractères de ces associations et qu’il est essentiel de leur conserver, c’est de se former elles-mêmes. Il peut être bon que l’administration y porte les cultivateurs par la persuasion, mais là doit se borner sa mission. »

On en est loin ici.

4 Sur ce point LAGADEC, Yann et LE BIHAN, Jean, « Les sous-préfets de Bretagne sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) : une génération d'administrateurs à part ? », Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest, 2004-4, p. 47-70 et LAGADEC, Yann et LE BIHAN, Jean, « Les sous-préfets d'Ille-et-Vilaine pendant la Monarchie de Juillet (1830-1848) : premiers éléments de prosopographie », Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine, 2002, p. 93-116. Il convient ici de noter le rôle joué par Auguste Romieu dans le développement des comices cantonaux en Dordogne : il est nommé préfet de ce département en 1833, après avoir occupé les fonctions de sous-préfet de Quimperlé depuis août  1830.

5 Principales mesures législatives et administratives prises en faveur de l’agriculture sous le Gouvernement de la IIIe République, Paris, Imprimerie nationale, 1914, p. 14.

6 Sur ce point, voir LAGADEC, Yann, « Comice cantonal et acculturation agricole : l’exemple de l’Ille-et-Vilaine au XIXe siècle », Ruralia. Revue de l’Association des ruralistes français, 2001, n°9, p. 37-61.

7 CHEVALIER DE LA TEILLAIS, Charles, Annuaire des comices d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Verdier, 1854, p. 60-61.

8 Pour une réflexion sur ces questions, voir LAGADEC, Yann, « Quelles élites pour le progrès agricole au XIXe siècle ? L’exemple des comices agricoles bretons », in PITOU, Frédérique (dir.), Elites et notables de l’Ouest (XVIe-XXe siècle). Entre conservatisme et modernité, Actes des journées d’étude Crhisco-Lhamans, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 105-120 et LAGADEC, Yann, « Petite exploitation et innovation agricole au XIXe siècle : l’exemple d’Olivier Le Diouron, paysan trégorrois », Histoire et Sociétés rurales, 2002, n° 17, p. 187-217

9 Parmi ces ouvrages, citons notamment BODIN, Jean-Jules, Eléments d’agriculture ou leçons d’agriculture appliquées au département d’Ille-et-Vilaine et à quelques départements voisins faites aux élèves de l’école d’agriculture de Rennes et à ceux de l’école normale, Rennes, A. Marteville, 1840, 178 p. ; CHEVALIER DE LA TEILLAIS, Charles, Annuaire des comices d’Ille-et-Vilaine, op. cit. ; DE DOMBASLE, Mathieu, Calendrier du bon cultivateur ou manuel de l’agriculteur praticien, Nancy, Imprimerie de Haener, 1821, 407 p. ; NEVEU-DEROTRIE, Eugène, Veillées villageoises ou entretiens sur l’agriculture moderne mis à la portée des habitants des campagnes, Rennes, Neveu-Derotrie, 1834, 167 p. et sa traduction bretonne, NEVEU-DEROTRIE, Eugène, Beilladegou tud divar ar meaz pe conferançou var ar feçonniou nevez da labourat an douar, Morlaix, Lédan, 1835, 174 p.

10 CHEVALIER DE LA TEILLAIS, Charles, Annuaire..., op. cit., p. 60.

11 Défendant l’idée de comices cantonaux et non d’arrondissement, le président de celui du Sel écrit en 1891, en évoquant « nos petits cultivateurs » : « la moindre somme leur fait plaisir, parce qu’ils sont très sensibles à l’honneur de recevoir cette prime en présence de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances. Assurément ils ne voudraient pas aller plus loin pour recevoir le double de cette prime qui leur serait distribuée en présence de personnes étrangères ». Arch. Dép. I&V, 7 M 297.

12 CHEVALIER DE LA TEILLAIS, Annuaire..., op. cit., p. 59-60.

13 Le clergé est assez peu présent dans ces institutions agricoles, contrairement à l’aristocratie. Voir sur ce point LAGADEC, Yann, « Réflexions sur une absence : clergé paroissial et comices agricoles en Haute-Bretagne au XIXe siècle », in PROVOST, Georges et QUELLIER, Florent (dir.), Du ciel à la terre. Clergé et agriculture, XVIe-XIXe siècles. Actes du colloque de Rennes (7-9 septembre 2006), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 273-284.

14 LAGADEC, Yann, « Les comices bretons au XIXe siècle : associations agricoles ou machines politiques ? », in ANTOINE, Annie et MISCHI, Julian (dir.), Sociabilité et politique en milieu rural, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 137-147.

15 LAGADEC, Yann, « Le préfet aux champs. Comices et politique dans le monde rural (Ille-et-Vilaine, 1858-1861) », Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2005, p. 301-314.

16 Le troisième syndicat créé, en avril 1886, est le Syndicat agricole et horticole central d’Ille-et-Vilaine, syndicat conservateur dirigé par la fine fleur de l’aristocratie agromane du département, affilié à l’Union des syndicats agricoles de France de la rue d’Athènes, auquel adhère celui de Châteaubourg. Le troisième syndicat cantonal créé dans le département est, presque logiquement, celui du canton de La Guerche, dirigé par Fernand Després : ici, la mise en place du syndicat précède la scission du comice.