Un carnet d’enquête

Doctorant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Benoît Kermoal effectue une passionnante thèse sous la direction de Christophe Prochasson intitulée Violences, guerre et paix dans les pratiques militantes socialistes (Bretagne, première partie du XXe siècle). Déjà auteur d’un remarqué Résister à la guerre ? Les militants ouvriers du Finistère face à la guerre, 1914-1962 , mémoire de Master sous la direction de Christian Bougeard soutenu en 2005 à l’université de Bretagne occidentale à Brest, il est aussi le rédacteur du carnet de recherche Enklask / Enquête. Guerre, violences et socialisme (Bretagne, 1900-1940).

Affiche de 1954. Archives privées M. Vivien.

Ce site, qui peut d’une certaine manière s’apparenter à une sorte de blog, est passionnant et nous ne pouvons qu’en encourager la lecture. En effet, en nous laissant découvrir quasiment en direct le cheminement son enquête (enklask en Breton), Benoît Kermoal nous livre un formidable matériau permettant d’entrapercevoir le travail de l’historien en train de se faire. Au fil des billets, on peut ainsi découvrir les hésitations, les fausses pistes, les difficultés mais également les succès et les petites joies du chercheur.

Ce carnet de recherche est donc d’une réelle importance car il ouvre au plus grand public la porte de l’atelier de l’historien, lui permettant de l’observer au travail. Ce faisant, il s’agit-là d’un fantastique outil permettant de lutter contre les « conspirationnistes » et autres tenants d’une « histoire officielle » qui ne serait détenue que par quelques « élus » puisque selon ces tristes sires, c’est bien connu, les archives sont interdites au grand pubic...

L’autre intérêt de ce carnet de recherche tient bien entendu à l’objet d’histoire qu’il aborde, à savoir le rapport des militants socialistes bretons à la violence, à la guerre et à la paix dans la première partie du XXe siècle. C’est ainsi qu’en mars 2013, commémorant à sa manière le centenaire du congrès socialiste de Brest, Benoît Kermoal publie une passionnante série de billets traitant des rapports qu’entretiennent à ce moment précis ces militants à la guerre et à l’institution militaire. On peut ainsi lire une analyse détaillée de la mouvementée manifestation contre la loi de trois ans qui se déroule à Rennes, le 14 mars 1913. Mieux encore, Benoît Kermoal sait entretenir le suspens et tenir en haleine son lectorat en revenant sur les prémices du congrès de Brest. Pour cela, il se se livre notamment à une rigoureuse analyse des délégués bretons du congrès socialiste international qui se tient l’année précédente à Bâle ainsi qu'à une minutieuse enquête sur le rassemblement organisé au Pré Saint-Gervais, en banlieue parisienne, le 16 mars 1913.

Capture d'écran du carnet de recherche Enklask.

Il s’agit-là d’un travail d’autant plus remarquable que l’auteur navigue par certains égards à contre-courant et, ce faisant, pose de réelles questions sur la pratique historienne actuelle. On terminera donc, pour conclure cette courte présentation, en citant les propos très stimulants de Benoît Kermoal concernant le rapport qu’entretien l’écriture de l’histoire aux anniversaires :

« La pratique de l’histoire semble être de plus en plus liée à l’existence de commémorations qui valorisent tel ou tel évènement qu’on estime significatif et signifiant pour notre époque. Une telle profusion d’anniversaires stimule la recherche historique par une demande sociale grandissante, mais en même temps restreint cette même recherche à quelques périodes ou quelques évènements dont on estime qu’ils ont une portée actuelle au risque de délaisser d’autres périodes qui auraient pourtant méritées qu’on s’y attarde ».

Vous l’aurez compris, nous attendons avec impatience les prochains billets de ce stimulant carnet de recherche !

Erwan LE GALL