Robert Doisneau : seulement un œil sur la Bretagne ?

L’exposition que propose jusqu’au 22 avril 2019 le musée des beaux-arts de Quimper ravira les amateurs de photographie puisque c’est précisément à l’un des plus célèbres maîtres du huitième art qu’elle est consacrée, à savoir Robert Doisneau. L’institution finistérienne présente en effet une rétrospective qui, entre classiques clichés parisiens et plus inattendus instantanés américains accorde une belle part à la Bretagne.

Le baiser de l'hôtel de ville, Paris, 1950. Crédits: Atelier Robert Doisneau.

Sophie Kervran, conservatrice au Musée des beaux-arts de Quimper, le concède d’ailleurs bien volontiers dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition  ; une telle thématique n’a rien d’évidente tant l’attachement de Robert Doisneau à la péninsule armoricaine parait au mieux distant : un séjour à Saint-Quay-Portrieux en 1935 avec Pierrette, épousée quelques mois plus tôt, auquel succéderont quelques vacances familiales dans les environs de Pénestin, une période incertaine à Gouarec, probablement en 1942 puis, enfin, quelques reportages dans le Finistère dans les années 1960, notamment à l’invitation de La Vie ouvrière. Trois temps donc mais qui renvoient à des cadres bien différents, contextes qui ne sont, gageons-le, pas sans structurer le regard de l’artiste.

Là est d’ailleurs l’un des points les plus problématiques de la vie du photographe. Les archives ne permettent pas de savoir ce que Robert Doisneau fait dans les Côtes-du-Nord en pleine Seconde Guerre mondiale, probablement en 1942. Une hypothèse, qui reste à valider, avance qu’il aurait pu être envoyé en Argoat par le Musée des arts et traditions populaires (p. 19), théorie éminemment plausible pour qui connaît l’intensité de l’activité résistante dans le secteur et qui validerait donc un regard ethnologique porté par l’artiste sur la Bretagne. En d’autres termes, le Sabotier de Canac’h Leron procéderait de la même démarche que les clichés réalisés en 1960 à Palm Springs. Magnifiquement mis en valeur par le Musée des beaux-arts de Quimper, ces photographies montrent une American way of Life acidulée où triomphent la consommation et la société des loisirs.

Malheureusement, l’hypothèse du Musée des arts et traditions populaires ne semble devoir être retenue, de l’aveu même de la fille cadette du photographe, Francine Derroudille (p. 20). Il est vrai que le regard de Doisneau est trop subtil, complexe, pour être cantonné à cette seule volonté ethnographique. Comment, ainsi, ne pas déceler dans les photographies réalisée à  Palm Springs une critique subtile mais néanmoins acerbe de la modernité triomphante ? De la même manière, comment ne pas déceler une sérieuse dose d’humour dans le célèbre portrait de cette bigoudène qui, en 1959, place Bienvenüe, est immortalisée fonçant tête et coiffe baissée dans l’intérieur d’une Ford Vedette ? C’est bien là la malice de l’œil de Doisneau qui donne du reste son titre à l’exposition.

Bigoudène Place Bienvenüe, Paris, août 1959. Crédits: Atelier Robert Doisneau.

Le mythique Baiser de l’hôtel de ville a révélé la propension du maître, qui ne s’en est du reste jamais caché, à utiliser des modèles, qu’il faisait poser, pour réaliser ses clichés. N’y aurait-il donc pas un risque à interpréter trop littéralement les photographies de Robert Doisneau ? C’est là nous semble-t-il un réel risque puisqu’à l’évidence l’artiste semble prendre un malin plaisir à varier les regards. Photographiées en 1966, les Bigoudènes paraissent tout autant relever d’une perspective folkloriste que d’expériences artistiques, les courbes infinies des broderies sur les costumes contrastant avec la verticalité des coiffes. Mais les photographies réalisées deux ans plus tôt montrent pour leur part, avec un regard cette fois-ci parfaitement naturaliste, les mutations que connaissent les campagnes bretonnes entre syndicalisme agricole, production intensive et disparition des fermes d’antan. L’œuvre de Robert Doisneau n’a donc pas encore livré tous ses mystères et ce n’est pas le plus mince des mérites de l’exposition du musée des beaux-arts de Quimper que de nous le rappeler.

Erwan LE GALL

 

Robert Doisneau. L’œil malicieux. Exposition au Musée des beaux-arts de Quimper jusqu’au 22 avril 2019 en collaboration avec l’Atelier Robert Doisneau.

 

 

 

LE GALL, Marie et KERVRAN, Sophie, Doisneau. Un œil sur la Bretagne, Quimper, Locus Solus, 2018. Afin de ne pas surcharger inutilement l’appareil critique, les références à cet ouvrage seront dorénavant indiquées dans le corps de texte, entre parenthèses.