Mariage mondain à Saint-Servan

Nombreux sont les observateurs à se plaindre – à tort ou à raison, cela n’est pas notre propos – de la peopolisation de la vie politique, tendance souvent jugée récente. Une fois encore, le recours à l’archive nous permet de pondérer ce propos.

Il y a 75 ans, le 23 avril 1938, est célébré le mariage d’un homme politique renommé, Guy La Chambre, et d’une chanteuse alors très en vogue, Jeanne Odaglia dite Cora Madou. La cérémonie religieuse a lieu à Saint-Servan là même où, trente ans plus tôt, l’inventaire des biens de l’église conduit trois officiers d’un régiment d’infanterie à être traduits en Conseil de guerre.  Né à Paris, Guy La Chambre est le descendant d’une illustre famille d’armateurs malouins. Son implantation politique se trouve d'ailleurs en Ille-et-Vilaine. Elu député en 1928, il devient Sous-Secrétaire d’Etat en 1933 avant de devenir ministre de l’Air jusqu’en mars 1940, c’est-à-dire quelques semaines seulement avant le déclanchement de la Blitzkrieg.

La Seconde Guerre mondiale marque assurément une rupture pour Guy La Chambre. Bien qu’ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain, comme tant d’autres pour qui le vainqueur de Verdun demeure le seul repère, il est néanmoins tenu par Vichy comme l’un des responsables de la défaite de 1940 et comparait aux côtés des Blum, Dalladier et autres Paul Reynaud lors du fameux procès de Riom. Elu à la Libération maire de Saint-Malo, il assure la reconstruction de la ville dévastée par la Seconde Guerre mondiale mais ne parviendra jamais à retrouver les sommets de la politique nationale.

Lors du mariage de Guy La Chambre et Cora Madou. Archives municipales de Saint-Malo.

Mais en 1938, Guy La Chambre est une personnalité de renommée nationale qui intéresse grandement les médias. Son mariage avec une vedette du music-hall est un véritable événement mondain. Au lendemain de son mariage, le visage de Guy La Chambre apparait ainsi en première page de La Dépêche de Brest. Mais c’est assurément la lecture de L’Ouest-Eclair qui est la plus révélatrice pour notre propos. En effet, le quotidien rennais consacre plusieurs colonnes à cet événement, et ce en toute logique puisque Guy La Chambre est député d’Ille-et-Vilaine, ce département qui est le véritable berceau de ce titre qui, à la Libération, sera renommé Ouest-France.

Mais le ton employé n’est pas sans nous interroger puisqu’il apparait que les deux époux, pour protéger leur intimité, décident de célébrer leur union dans la plus stricte intimité et dans le plus grand secret, privant de fait la presse d’un beau scoop. Le journaliste – un certain C-M. Courteugue – est sur ce point particulièrement explicite, déplorant que « seuls quelques amis de M. La Chambre et ses collègues du Conseil municipal avaient été avertis de la date de la cérémonie ». De fait, tout l’article se résume, faute d’informations concrètes à pouvoir donner au lecteur, à une énumération des vaines tentatives du reporter pour obtenir la moindre information. On le voit, les relations étroites entre politique, presse et mondanités ne sont pas une tendance récente…

Yves-Marie EVANNO & Erwan LE GALL

 

On profitera de l’occasion pour renvoyer les lecteurs d’En Envor à l’excellent article de P.-L. Auffret sur Guy La Chambre et le procès de Riom publié dans les annales de la Société historique et archéologique de Saint-Malo.