Une impossible sortie de guerre ?

Publiée sous le titre Le poids de la guerre. Les Poilus et leur famille après 1918 par les Presses universitaires de Rennes, la thèse de D. Fouchard nous est d’emblée apparue comme le pendant de l’étude désormais classique de B. Cabannes sur la sortie de guerre. Or, après lecture attentive, la réalité s'avère sans doute légèrement différente. Bien entendu, tous les hommes ne sont pas rentrés détruits de la guerre, la résilience a pu s’avérer plus forte que les traumatismes. L’auteur a de ce point de vue raison de mettre en garde contre les pièges du dolorisme même s’il est bien plus difficile d’écrire l’histoire des gens heureux, ceux-ci laissant  au final peu d’archives. Mais le fait est que ces gens heureux ne concernent qu’un chapitre sur huit, le sixième de cet ouvrage, et que seuls ces derniers peuvent se prévaloir d’une sortie de guerre.

Les autres demeurent, au cours des années 1920-1930 – de fait le livre ne couvre que très peu l’après 1945 – englués, abimés, détruits ou écrasés par l’ombre portée de cette Grande Guerre. Dès lors, l’ouvrage ne peut se poser comme le pendant « intime » de l’étude de B. Cabanes puisque le retour réel diffère tellement – et déçoit – de celui qui avait été rêvé pendant la campagne qu’il ne permet pas de sortir du conflit. C’est l’impossible démobilisation intime (p. 57), selon la belle expression de l’auteur.

Force est dès lors d’admettre que la réalité que décrit D. Fouchard ne nous semble pas diverger fondamentalement de ce qu’ont pu établir en leur temps les travaux de L. Capdevila, F. Virgili, F. Rouquet, D. Voldman ou encore M. Pignot1.

Bien entendu, certaines données sont d’un grand intérêt, ainsi des statistiques concernant la hausse de la criminalité infantile, des propos sur la brutalisation des relations de couple (p. 114-117), sur la hausse de la toxicomanie et de l’alcoolisme (p. 117-124) ou encore les divorces de guerre (127-135). Mais toutes ces réalités sont déjà plus ou moins connues de l’historiographie. Soyons d’ailleurs gré à D. Fouchard de nous les rappeler car non seulement elles disent le poids de la Grande Guerre mais elles permettent d’expliquer la force du pacifisme qui s’empare de la France lors de la montée des périls. Ce n’est que parce que l’on connait les répercussions de 14-18 au plus fort de l’intimité des individus que l’on peut comprendre pourquoi ceux-ci se créent des sortes de « bulles » en 1939, comme l’a démontré récemment Y-M Evanno à propos du Tour de France, qui, plus qu’une volonté de ne pas voir la réalité en face, paraissent relever d’une stratégie quasi pathologique d’évitement.

Mais, ce qui à notre avis fait la grande force du livre de D. Fouchard est encore une fois moins ce qu’elle parvient à démontrer que ce avec quoi elle le fait. L’auteur utilise en effet des sources – on pense notamment au courrier des lecteurs des magazines féminins – qui nous semblent aussi utiles que prometteuses pour d’autres périodes. C’est là assurément le grand apport de ce livre qui se doit de figurer dans toute bibliothèque de personnes intéressée par l’histoire de la Première Guerre mondiale mais aussi, plus globalement, par l'histoire de l'intime au XXe siècle.

Erwan LE GALL

FOUCHARD, Dominique, Le poids de la guerre. Les Poilus et leur famille après 1918, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

1 Parmi de multiples références citons ROUQUET, François, VIRGILI, Fabrice, VOLDMANN, Danièle, Amours, guerres et sexualité. 1914-1945, Paris, Gallimard, 2007 ; CAPDEVILA, Luc, « Identité masculine et fatigue de la guerre. 1915-1945 », Vingtième Siècle, n°75, juillet-septembre 2002, p. 97-108 ; CAPDEVILA, Luc, ROUQUET, François, VIRGILI, Fabrice, VOLDMANN, Danièle, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Editions Payot et Rivages, 2003 ; PIGNOT, Manon, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Paris, Seuil, 2012.