Quand Saint-Méen est vraiment le Grand : une véritable somme sur la Grande Guerre

Qu’un passionné entreprenne à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale d’écrire la monographie de sa commune pendant le conflit n’a rien d’exceptionnel. Que le résultat représente une somme de 450 pages, reprenant  notamment plus de 800 parcours individuels, est en revanche beaucoup plus rare. C’est la performance réalisée par Jean Briand à propos de Saint-Méen-le-Grand, petit village d’Ille-et-Vilaine dont la célébrité tient, pour l’heure, plus à la naissance du champion cycliste Louison Bobet qu’à sa contribution à l’historiographie de la séquence 14-181. Pourtant, tout laisse à penser qu’il sera à l'avenir difficile d’appréhender le monde rural pendant ce conflit sans faire un détour par cette petite commune bretonne.

Carte postale. Collection particulière.

L’ouvrage est composé selon un plan qui, pour être de prime abord désarçonnant, se révèle diablement efficace et pratique. C’est en effet chronologiquement, et plus précisément par classes de mobilisation, que Jean Briand part à la rencontre des poilus de Saint-Méen-le-Grand, détaillant le moindre parcours. Il en résulte un volume hybride, à cheval entre le Livre d’Or, sorte de vecteur de piété mémorielle, et l’outil de travail. La dimension pédagogique n’est toutefois pas oubliée et des encarts viennent apporter une respiration bienvenue au lecteur en présentant, par exemple, des documents d’archives (le fascicule de mobilisation, p. 210-211) ou des personnalités marquantes (Léonard Drouet de Montgermont, maire de Saint-Méen-le-Grand, p. 70).

A partir de 1914, le volume se densifie encore en adjoignant aux notices nominatives des mobilisés de passionnants développements sur le déroulement du conflit et la vie à Saint-Méen-le-Grand. Le propos est à chaque fois subtilement équilibré, entre contextualisation dans l’économie générale des hostilités et présentation de sources locales. Il en résulte une monographie plaisante et instructive, articulant harmonieusement les dynamiques du front et de l’arrière.

Bien entendu, il y a sans doute moyen de trouver à redire sur certains aspects de l’ouvrage. L’iconographie ne bénéficie pas d’un traitement approprié et certains documents, pourtant d’une exceptionnelle qualité à l’instar d’un foulard d’instruction issu d’une collection privée (p. 24), sont malheureusement quasiment illisibles. De même, on aurait apprécié que le volume disposât d’une bibliographie et d’un index permettant la recherche pas régiments. Enfin, certaines voix ne manqueront pas de souligner la faible place accordée aux femmes (p. 249-257), travers malheureusement fréquent de ce type d’exercice.

Carte postale. Collection particulière.

On aurait néanmoins tort de regarder d’un air condescendant cette recherche tant elle est difficile à mener. Et c’est tout le mérite de Jean Briand que d’exposer au lecteur sa méthode et, parfois, les trésors de persévérance qu’il a fallu déployer pour venir à bout de certains parcours (p. 41-42 notamment à propos d’un certain Joseph Cahurel). Seuls celles et ceux qui ont passé des semaines entières plongées dans les registres matriculaires du recrutement peuvent mesurer l’immensité de la tâche accomplie pour ce volume. Or ce travail est d’autant plus précieux qu’il permet d’envisager de nombreuses enquêtes sur la base des données collectées, que cela soit en termes de recrutement des unités ou encore de mesure précise des cercles de deuil à l’échelle de cette commune. Ainsi, en posant les jalons des recherches futures sur la Grande Guerre, ce bel ouvrage constitue sans doute la plus belle des manières d’exercer le sacro-saint devoir de mémoire.

Erwan LE GALL

BRIAND, Jean, Les Gens d’ici dans la guerre1914-1918 & les conscrits mévénnais dans l’histoire militaire de la France. Saint-Méen-le-Grand, Saint-Suliac, Editions Yellow Print, 2017.

 

 

 

1 BRIAND, Jean, Les Gens d’ici dans la guerre1914-1918 & les conscrits mévénnais dans l’histoire militaire de la France. Saint-Méen-le-Grand, Saint-Suliac, Editions Yellow Print, 2017.  Afin de ne pas surcharger inutilement l’appareil critique, les références à cet ouvrage seront dorénavant indiquées dans le corps de texte, entre parenthèses.