Récupérez les tous : Joseph Le Guyader

La mémoire est chose bien curieuse. Pour l’opinion publique, la question des fusillés pour l’exemple demeure ainsi l’un des derniers points de crispation du souvenir de la Première Guerre mondiale, véritable kyste mémoriel1servant à rappeler l’arbitraire d’une institution, l’Armée, qui, c’est vrai, n’est pas sans reproches. A cet égard, et pour ne citer que deux exemples bretons, les cas de Lucien Lechat, l’un des quatre célèbres caporaux de Souain, ou d’Elie Lescop sont bien connus et particulièrement révélateurs. Or, non seulement tous les deux sont réhabilités après le conflit mais on ne peut s’empêcher de se rappeler que les fusillés pour l’exemple, s’ils sont assurément trop nombreux, ne pèsent au final que faiblement dans le terrible bilan statistique de la Grande Guerre : à peine 750 victimes2.

Carte postale. Collection particulière.

Or cette dimension quantitative est essentielle pour pénétrer les ressorts d’un autre drame, lui complètement sorti des mémoires. En effet, comme le centenaire de l’année 2014 l’a parfaitement rappelé, les premières semaines de la guerre sont non seulement terribles pour la France mais les plus meurtrières du conflit. On rapporte ainsi régulièrement le chiffre de 27 000 poilus morts pour la seule journée du 22 août 1914, chiffre que le défi 1 jour 1 poilu devrait d’ailleurs permettre à terme de préciser. Il en résulte la nécessité absolue pour l’Armée de regarnir par tous les moyens, et de surcroît le plus rapidement possible, ses rangs : c’est ce qui fonde la politique que l’on qualifie de récupération.

Celle-ci peut être définie comme le rappel massif de personnes exemptées, ajournées ou affectées dans le service auxiliaire en les versant dans des unités combattantes afin de combler les pertes des premières semaines du conflit3. Or, si l’on manque d’études permettant de la circonscrire précisément, quelques sondages disent bien l’ampleur du phénomène. Ainsi, sur les 29 morts que déplore le 47e régiment d’infanterie de Saint-Malo dans le secteur de Saint-Thomas, en Argonne, entre le 19 août et le 21 septembre 1915, plus d’un tiers de ces hommes sont récupérés. En clair, ceci signifie que si ces individus sont jugés par une commission de réforme inaptes au service armé avant août 1914, la même commission s’empresse de réviser son jugement dans les semaines qui suivent la mobilisation générale afin de pourvoir les postes vacants.

Et parmi ces victimes, l’une tout particulièrement dit bien combien terrible et implacable est cette politique de récupération : Joseph Le Guyader. Originaire de Bégard, dans les Côtes-du-Nord, ce cultivateur est incorporé en tant que soldat de 2e classe au 47e régiment d’infanterie. Du fait d’une forte myopie, que sa fiche matricule précise comme étant supérieure à six dioptries, il est classé service auxiliaire4. Mais, récupéré, on le retrouve le 14 septembre 1915 mort pour la France des suites de ses blessures à Sainte-Menehould.

Carte postale. Collection particulière.

Un exemple parmi d’autres ? Probablement. Mais particulièrement révélateur de l’impitoyable sévérité de cette politique de récupération quand on sait qu’une myopie supérieure à six dioptries correspond à une vision inférieure à 1/20e. Alors, certes, il est vrai qu’en cet automne 1914, c’est-à-dire au plus fort de ce vaste mouvement de réincorporation dans l’active d’individus d’abord affectés au service auxiliaire, la France doit faire face à une situation militaire particulièrement critique. Et c’est d’ailleurs ce qui explique que l’on puisse affecter aux rangs dégarnis du 47e régiment d’infanterie un homme tel que Joseph Le Guyader. Pour autant, il y a néanmoins tout lieu de se demander s’il n’y aurait pas de quoi faire à ces récupérés ne serait-ce qu’une toute petite place dans notre mémoire.

Erwan LE GALL

 

 

 

 

1 L’expression est de ZIMET, Joseph, Commémorer la Grande Guerre (2014-2020) : propositions pour un centenaire international, Rapport au Président de la République, Paris, Secrétariat général pour l’administration du ministère de la Défense, 2011, p. 15.

2 SAINT-FUSCIEN, Emmanuel et FONCK, Bertrand, « La justice militaire », in NIVET, Philippe, COUTANT-DAYDE, Coraline et STOLL, Mathieu, Archives de la Grande Guerre. Des sources pour l’histoire, Rennes, Archives de France / Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 116.

3 BOULANGER, Philippe, La France devant la conscription, géographie historique d’une institution républicaine, républicaine, 1914-1922, Paris, Economica, 2001, p. 118. 

4 Arch. Dép. CdA : 1 R 2001.1249.