La presse conservatrice bretonne et la crise de Fachoda

A la fin du XIXe siècle, les grandes puissances européennes se disputent, à travers le monde, des territoires à coloniser. En Afrique, la France et le Royaume-Uni sont les principaux acteurs de ce mouvement. Les deux pays souhaitent en effet réaliser la continuité de leur espace colonial, d’Est en Ouest pour les Français (axe Afrique Equatoriale – Djibouti par le Soudan), du Nord au Sud pour les Britanniques (axe Le Cap – Le Caire). Deux expéditions sont formées à cette fin : celle de lord Kitchener pour le Royaume-Uni, celle du commandant Marchand pour la France. La rencontre de ces deux groupes à Fachoda, le 18 septembre 1898, provoque un incident diplomatique majeur dont sort perdant Paris. Vue de Bretagne, la crise de Fadocha a un important retentissement et constitue une nouvelle opportunité pour la presse conservatrice de critiquer avec virulence le gouvernement républicain. C’est tout du moins ce que nous apprend un article paru le 9 novembre 1898 dans le journal L’Arvor1.

La frencontre entre Français et Britanniques à Fachoda. Carte postale. Collection particulière.

Comme pour mieux féliciter le courage et l’héroïsme des hommes dirigés par le commandant Marchand, L’Arvor rappelle que l’expédition a, « pendant deux années, supporté les pires privations et les plus rudes fatigues, traversé des pays empestés par la maladie et les hommes, [pour planter] notre pavillon dans une des contrées les plus fertiles du Nil, à l’est de nos colonies ». Mais L’Arvor déplore que ces braves, qui se sont mis en danger pour défendre l’honneur du drapeau, n’aient fait « tout cela pour que le gouvernement vienne aujourd’hui déclarer que l’occupation de Fashoda (sic) n’avait pas de valeur pour la République française ».

Il est difficile de réaliser aujourd’hui le choc qu’a pu produire l’affaire de Fachoda sur l’opinion publique, y compris en Bretagne, tant celle-ci fut médiatisée. A Rennes, par exemple, le Conseil municipal propose de dénommer en l’honneur de Marchand le tout nouveau boulevard situé à l’Est de la ville. La préfecture interdit néanmoins cet hommage pour un motif très simple : l’officier n’est pas encore mort ! Mais cela ne l'empêche pas de devenir une véritable icône populaire et on retrouve son visage sur de nombreuses publicités, notamment pour une célèbre marque de chocolats…

Pour L’Arvor, Fachoda est incontestablement un nouveau revers de la diplomatie française. A l’en croire, cet échec confirme l’incapacité du gouvernement à peser sur la scène internationale, situation qui loin d’être nouvelle date d’au moins une trentaine d’années et, pour tout dire, de la prise de pouvoir des républicains. On voit donc encore une fois combien républicanisme d’une part, honneur flétri de la défaite de 1870 d’autre part, ont à voir avec la conquête coloniale. Comme un symbole, le boulevard que projetait de dénommer d’après le commandant Marchand le Conseil municipal est non seulement situé à la lisière Est de la ville mais se situe dans le prolongement des boulevards de Strasbourg et de Metz, deux villes dont les plaques d’émail bleu nous rappellent qu’elles sont « assiégées en 1870 »2.

Carte postale. Collection particulière.

On voit donc combien le commandant Marchand est mis en avant par la municipalité républicaine de Rennes tandis que l’issue de la crise de Fachoda est dénoncée avec vigueur par la presse conservatrice. La critique est en effet sans équivoque et le déclinisme assumé. Pour L’Arvor, en effet, la France, « dans ses relations avec les voisins, ayant toujours le front courbé dans la poussière, il lui est difficile d’aller encore plus bas ». Difficile mais pas impossible selon l’auteur qui précise que « cette fois, nos ministres se sont surpassés dans l’art de s’aplatir », un abandon à tel point incompréhensible que « lord Salisbury peut qualifier ce résultat d’inattendu ».

Mais ce n’est pas seulement la politique extérieure qui est visée dans cet article. Dans une Bretagne récemment secouée par l’Affaire Dreyfus, l’affairisme et par les avancées de la laïcité, la presse conservatrice se déchaîne contre ceux qu’elle considère être ses véritables ennemis : les francs-maçons et les anticléricaux. L’Arvor précise ainsi que

« tout le monde sait qu’en France, nos bateaux ne vont pas sur l’eau, que nos arsenaux sont vides, nos ports comme nos côtes, sans défenses. Ce n’est pas de l’argent qui manque, puisque le Français jouit de cette supériorité sur tous les peuples de l’Europe, d’en être le plus imposé ; mais il faut bâtir des écoles laïques pour vexer les catholiques, entretenir les fonds secrets ainsi que les sinécures et payer les électeurs de ceux qu’on veut voir élus. »

Selon le journal conservateur, le gouvernement conduirait la France à une guerre inévitable. Il assure en effet que ce dernier « trouve plus commode de batailler contre les congrégations que de faire la guerre aux Anglais » et prévient que Londres « sera bientôt suzeraine de l’Egypte, ses vaisseaux, armés de canons, passeront menaçants près de nos ports et pendant ce temps-là, nos députés déclareront qu’il n’y a pas d’autre péril que le péril clérical et qu’il faut courir sus aux sœurs et aux curés ».

Carte postale. Collection particulière.

En définitive, ce type de d’argumentation caractérise parfaitement une époque en proie à de nombreuses évolutions sociétales. La crise de Fachoda n’est finalement qu’un nouveau prétexte pour poursuivre l’affrontement politique dans une région fortement imprégnée de la mémoire blanche de la Révolution française, une lutte permanente que l’on retrouve aussi bien dans la presse que dans les écoles, là où l’on forme le futur citoyen. Et ce n’est pas la loi de 1905 qui va limiter ces passions, bien au contraire.

Yves-Marie EVANNO

 

1 « Fashoda », L’Arvor, 9 novembre 1898, p. 1.

2 Pour de plus amples détails se rapporter à LE GALL, Erwan, De La Tour-d’Auvergne à Pierre-Henri Teitgen en passant par Edith Cawell : mémoire comparée des guerres de 1870, 1914/18 et 1939/45 à travers les dénominations de places et voies publiques à Rennes, 1870-2000, Mémoire de maîtrise sous la direction de CAPDEVILA, Luc, Rennes, Université Rennes 2, 2000.