François Jaffrennou, l’émigration bretonne et les Celto-Bretons

Par son  ampleur – des dizaines de milliers d’individus quittent la péninsule armoricaine, de manière définitive ou saisonnière, pour trouver du travail – l’émigration bretonne du tournant des XIXe et XXe siècles dépasse le cadre du simple fait de société pour devenir un objet politique. C’est ainsi que, régulièrement, des voix s’élèvent pour livrer leurs analyses et opinions sur le phénomène. La hiérarchie ecclésiastique, notamment, se révèle être un farouche ennemi de l’émigration bretonne. En  1901, dans le quotidien rennais L’Ouest-Eclair, c’est un professeur d’Université, bien que rétif à l’émigration, qui propose de développer les « colonies bretonnes » au sein de l’empire colonial français. Un an auparavant, c’est une voix beaucoup plus originale qui s’exprime dans les colonnes du même journal1.

Lors d'une fête de l'Union régionaliste bretonne: François Jaffrenou est au second plan, de face, en costume traditionnel. Carte postale. Collection particulière.

En effet, François Jaffrennou, jeune militant de l’Union régionaliste bretonne, connu également sous son nombre de barde Taldir,  n’est pas

« personnellement ennemi de l’émigration des Bretons. Notre race est une race vigoureuse, pleine de sève, destinée à se développer toujours. Elle a besoin de se déverser à l’extérieur, ses limites naturelles ne pouvant plus la contenir ni lui fournir du travail et du pain. Mais il faut qu’elle soit bien dirigée et bien comprise. »

A l’appui de son propos, il énumère les principales « colonies » bretonnes en France : « A Angers et sa banlieue ils sont 4 000 ». Dans la préfecture du Maine-et-Loire, « la paroisse de la Madeleine d’Angers est presque uniquement affectée aux Bretons. Non loin de là, à Trélazé, « on peut, sans exagération, les chiffrer à 7 000 ». Les Bretons y « forment une colonie exclusivement industrielle qui est employée dans une fabrique d’allumettes et dans six carrières d’ardoises ». Au Havre, la « colonie » bretonne est encore plus importante :

« d’après Léon Brunschwig (Phare de la Loire), les Bretons bretonnants étaient 13 000 en 1878, 12 000 en 1898. Ils avaient déjà une chapelle particulière, un prêtre et habitaient le quartier de l’Eure, du côté d’Harfleur, et aussi le quartier Saint-François. »

Jaffrennou évoque également le flux migratoire le plus important, celui vers la capitale :

« les Bretons ont aussi, depuis quelques années, une tendance grandissante à émigrer à Paris. La Bretagne entière est représentée à la capitale par plus de 100 000 Bretons. »

Face à cette émigration massive, « il importe par-dessus-tout », pour Jaffrennou, « qu’ils se syndiquent et se groupent pour se défendre dans la vie de chaque jour […] et pour se conserver en bloc intacts, pour assimiler et non être assimilés ». Cette grille de lecture qui peut apparaître choquante aux yeux du lecteur du XXIe siècle, tant elle relève du racialisme, n’est pourtant en rien singulière un siècle auparavant.

Beaucoup plus originale, en revanche, est la distinction qu’opère François Jaffrennou, entre les Bas-Bretons bretonnants et le reste de la population de langue française. En effet, loin de se contenter d’énumérer les principales « colonies » bretonnes en dehors du territoire des cinq départements de la Bretagne historique, le militant régionaliste inclut dans son analyse sur les « colonies bretonnes », celles qui se forment dans les villes bretonnes de langue française. C’est ainsi qu’il

« se trouve à Rennes 2 500 Bas-Bretons […]. Presque tous ces Bas-Bretons, tout en connaissant le français, conservent l’usage de leur langue dans les circonstances ordinaires de la vie. »

En outre, « il existe dans notre département une colonie de 200 Bas-Bretons établis aux alentour des mines de Pont-Péan » et « à Saint-Nazaire, on compte 1 000 Bas-Bretons ». Les Côtes-du-Nord, tout du moins à l’Est de la ligne Sébillot de partage linguistique, ne sont pas en reste : 

« les Bas-Bretons sont très nombreux à Saint-Brieuc. Ils atteignent en 1886 le nombre de 2 500 […] on n’entend que breton dans les milieux ouvriers de Saint-Brieuc. »

Et l’auteur d’enfoncer le clou : « des habitants de Quintin, ville située en pays français [on remarque au passage qu’il n’est nullement question ici de « pays gallo »], mais proche de la limite, m’ont assuré qu’on y comptait aujourd’hui la moitié de bretonnants ». A comprendre Jaffrennou, cette distinction linguistique entre Basse et Haute-Bretagne se double d’une distinction ethnique, puisque les Bas-Bretons sont assimilés à des « Celto-Bretons ». A la fin de son propos, il va même plus loin, évoquant cette « race vierge et vigoureuse [qui va] enrichir [le] sang appauvri » de la France, à la condition qu’ils « conservent précieusement leur langue ».

Fêtes bretonnes de Rennes, 1906. Carte postale. Collection particulière.

Loin donc des analyses relativement communes sur les phénomènes migratoires que connait la péninsule armoricaine à l’époque, ce qui marque l’originalité de la pensée de François Jaffrennou, dans cet article, c’est la conception d’une Bretagne basée sur le seul critère linguistique, quitte à assimiler les habitants de Haute-Bretagne au reste de la population française. Une vision antithétique à celle que développe le mouvement régionaliste breton après la Grande Guerre, qui à travers le drapeau Gwenn-ha-du, dessiné par Morvan Marchal, vise à donner une unité à l’espace breton en imbriquant les « pays » de langue bretonne (les quatre bandes blanches) et ceux de langue française (les cinq bandes noires).

Thomas PERRONO

 

 

 

 

1 JAFFRENNOU, François, « Colonies bretonnes », L’Ouest-Eclair, 2e année, n°274, 07 mai 1900, p. 2.