Les Bretonnes de Paris face à la prostitution : entre réalités et fantasmes

« […] Elles sont les jeunes filles de nos campagnes / que Paris voit venir si tôt le matin / elles ne pleurent pas encore / leur lointaine Bretagne / elles ont le rire d’enfant / Paris les fait putain […] »1 Dans sa chanson intitulée Sodome, le barde Glenmor dépeint ainsi sans fard la prostitution des Bretonnes montées à Paris. Ces femmes représentent assurément le revers de la médaille de la communauté bretonne de la capitale, bien loin des rêves de richesse et d’ascension sociale que semble promettre la capitale. Toutefois, il paraît important de faire la part des choses entre, d’un côté, les réalités de l’exploitation de la misère économique de ces immigrées par les proxénètes parisiens et, d’un autre côté, les fantasmes qui entourent les enjeux moraux dissuadant ces jeunes filles de quitter leur province en direction de « Paris-Sodome ».

Carte postale. Collection particulière.

Tout d’abord, force est de constater que les sources – la presse locale et communautaire notamment – sont assez prolixes sur le sujet de la prostitution des Bretonnes à Paris. C’est, par exemple, Jérôme Buléon, ancien élève du professeur de celtique Joseph Loth et prêtre à la cathédrale de Vannes, qui rapporte dans La Revue morbihannaise, qu’il dirige avant 1914, une scène qui s’est déroulée à la préfecture de police de Paris2. Le sous-officier l’accompagnant désigne un groupe de femmes parqué dans la cour intérieure :

« Ce sont celles que l’on a accueillies la nuit dernière dans une rafle sur les boulevards. M. le Curé, vous pourriez prêcher en breton ici, presque toutes vous comprendraient. »

A rebours du caractère très approximatif du qualificatif « presque toutes », il est néanmoins beaucoup plus difficile de quantifier la prostitution des Bretonnes dans la capitale. L’historienne américaine L. P. Moch avance qu’un tiers des Bretonnes interrogés par les services de police étaient en fait soit des prostituées ou ont été prises pour racolage3. Autre indice, D. Violain, auteur d’un ouvrage sur ces « exilés en capitale », fait état d'une étude des années 1960 qui affirme que « 28% des prostituées ont été bonnes à tout faire »4. Un cas de figure qu’illustre la trajectoire de Germaine Campion, une servante âgée de 24 ans originaire des Côtes-du-Nord. Arrivée en 1929 dans les bagages de la femme d’un médecin versaillais pour être bonne à tout faire, la jeune fille est licenciée à cause de son alcoolisme. Sa précarité l’amène à faire « des petits boulots autour des Halles, de Pigalle et de Montparnasse »5.

Dès la fin du XIXe siècle, les cadres de la communauté bretonne à Paris sont bien conscients du phénomène et s’emploie à lutter contre. C’est notamment le cas de La Paroisse bretonne de Paris de l’abbé Cadic, recteur de la paroisse Notre-Dame-des-Champs dans le quartier de Montparnasse créée en 1897, et par ailleurs ancien élève, au séminaire de Saint-Anne d’Auray, de Jérôme Buléon. En plus des premiers bureaux de placement qui s’occupent de trouver un emploi aux Bretons et surtout aux Bretonnes qui arrivent à Paris, se met en place, en 1905, l’Œuvre des gares dont les volontaires arpentent les quais de Montparnasse pour « capter » les nouveaux Bretons immigrés afin de les loger, puis de leur trouver un emploi. Mais au-delà de ce travail social, s’ajoute un enjeu moral qui dépasse le seul problème de la prostitution. C’est ainsi que La Paroisse bretonne se proclame « ennemie de l’émigration ». De même, en 1912, le secrétaire général de l’Œuvre des gares demande au préfet des Côtes-du-Nord de dissuader les candidates au départ, car si des salaires plus élevés qu’au village sont possibles à Paris, « chômage et toutes autres sortes de dangers les attendent »6.

Carte postale. Collection particulière.

Sur le temps long des migrations bretonnes à Paris, les quais de la gare Montparnasse semblent représenter l’endroit de tous les périls pour les Bretonnes. C’est ainsi que, dans les années 1950, une affiche de l’Œuvre des gares et de la Mission bretonne montre une ombre masculine inquiétante suivre une jeune fille bagages à la main7. Au-dessus, le titre est sans détour :

« Jeunes, des dangers vous guettent. Où logerez-vous ? Où travaillerez-vous ? Défiez-vous des offres trompeuses. »

Glenmor, encore lui, a fait partie des comités d’accueil de la Mission bretonne dans ces mêmes années :

« A l’arrivée des trains, nous brandissions une pancarte Mission bretonne. Les brigades d’accueil étaient composées de gars plutôt costauds. Le but, c’était d’impressionner les proxénètes qui guettaient les jeunes filles fraîchement arrivées de Bretagne. Si l’un d’eux se montrait un peu trop pressant, on devait l’entourer et lui faire comprendre que sa présence n’était pas souhaitée. »8

Dans ce témoignage, on perçoit les fantasmes créés autour de la prostitution des Bretonnes à Paris. On passe en effet de femmes arborant des rubans rouge et jaune au début du siècle, à des brigades de « gros bras », cinq décennies plus tard. Glenmor lui-même doute de l’utilité de leur action :

« Je ne me suis jamais trouvé dans une situation vraiment délicate. Au fond, je n’étais pas vraiment convaincu de l’utilité de ce truc-là parce que, depuis longtemps déjà, les proxénètes ne recrutaient plus de cette façon-là. »

Entre réalités et fantasmes de la prostitution des Bretonnes montées à Paris, il y a en définitive un beau sujet d’histoire à rouvrir. Pour mieux saisir les réalités du phénomène, il conviendrait en effet de le cerner quantitativement en partant des archives de la Préfecture de police, avant, dans un second temps, de suivre les trajectoires de ces femmes tombées dans la prostitution.

Thomas PERRONO

 

 

1 GLENMOR, « Sodome », Cet amour là, Barclay, 1969.

2 Ce témoignage de Jérôme Buléon est rapporté, via l’écrivain Yann-Morvran Goblet, dans l’ouvrage TARDIEU Marc, Les Bretons de Paris : de 1900 à nos jours, Monaco, éd. du Rocher,‎ 2003, p. 41.

3 MOCH, Leslie Page, The Pariahs of yesterday. Breton Migrants in Paris, Durham and London, Duke University Press, 2012, p. 65.

4 VIOLAIN, Didier, Bretons de Paris. Des exilés en capitale, Paris, Les Beaux Jours, 2009, p. 84.

5 MOCH Leslie Page, The Pariahs of yesterday, op. cit, p. 148.

6 MOCH Leslie Page, The Pariahs of yesterday, op. cit, p. 111.

7 VIOLAIN, Didier, Bretons de Paris, op. cit., p. 21.

8 Ibid., p. 20.