Le Duc du Gaulllisme

La discrétion avec laquelle est décédé Jean Le Duc à la fin de l’année 1999 contraste singulièrement avec le poids politique de ce médecin morlaisien dans les Trente glorieuses. Il faut dire que sa trajectoire complexe, mouvante mais indissociable d’une fidélité réelle à Charles de Gaulle, forgée très tôt dans les rangs de l’armée des ombres, n’est en cette fin de XXe siècle plus compatible avec les marqueurs politiques du moment, comme si elle était d’une certaine manière périmée. Retour sur un parcours qui dit néanmoins bien l’importance du moment en politique.

Au premier plan, le beffroi de la mairie de Morlaix tenue pendant près de 25 ans par Jean Le Duc. Carte postale. COllection particulière.

Docteur en médecine, Jean Le Duc exerce à Morlaix en tant que médecin du travail à la manufacture des tabacs ce qui, à n’en pas douter, témoigne d’un certain intérêt pour la question sociale et, plus globalement, la chose publique. Comptant parmi les notables morlaisiens, c’est assez naturellement qu’on se tourne vers lui, et sa femme, pour après le traumatisme de la défaite de juin 1940 prendre en charge quelques aviateurs alliés abattus en territoire occupé et les faire regagner l’Angleterre. Il devient ainsi un des nombreux maillons de la chaine Sehlburne, gigantesque réseau d’évasion particulièrement bien développé en Bretagne-Nord. C’est dans ce cadre par exemple qu’il reçoit, par l’intermédiaire de sa femme, une carte de ravitaillement d’un certain… François Mitterrand1. Arrêté et interné à Rennes en 1944, Jean Le Duc est déporté en Allemagne quelques heures seulement avant la Libération du chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine dans le célèbre transport dit de Langeais. C’est d’ailleurs dans ce village d’Indre-et-Loire que, le 6 août 1944, il parvient à s’évader du train et, ainsi, à échapper à l’horreur des camps de la mort nazis.

On pourrait alors croire le combat terminé pour ce vénérable médecin de province. Il n’en est rien. C’est désormais dans l’arène politique que Jean Le Duc va s’investir, non aux côtés de François Mitterrand mais dans le sillage du général de Gaulle. Battu en octobre 1945, il ne compte pas parmi les membres de la première Assemblée nationale constituante mais est en revanche de la seconde, étant élu en juin 1946. Dans le prolongement de son activité professionnelle, il intègre Commission de la famille, de la population et de la santé publique et s’intéresse à tout ce qui touche aux affaires sociales. Le 28 septembre 1946, il dépose une proposition de loi tendant à la création d'une caisse autonome professionnelle de retraite et d'entraide médicale. Mais ce parcours prometteur de parlementaire s’interrompt brusquement avec le départ du pouvoir de Charles de Gaulle, qu’il accompagne par « fidélité ».

Ce n’en est pour autant pas fini de la carrière politique de Jean Le Duc. Renonçant à un destin national,  il s’empare de la mairie de Morlaix en 1947, charge qu’il conserve jusqu’en 1971, et exerce au sein du Conseil général du Finistère pendant 13 ans, entre 1951 et 1964. Cette longévité ne saurait toutefois gommer la rupture de 1958 et du retour au pouvoir du général de Gaulle, dont il choisit encore une fois par « fidélité » d’accompagner le mouvement. Elu député du Finistère, Jean Le Duc est battu lors des législatives de 1962 par le paysan-ministre Tanguy Prigent, contre qui il l’avait emporté quatre ans plus tôt. Il n’en révèle pas moins la grande complexité de cette séquence électorale : bien qu’ayant voté en 1946 en faveur de la constitution de la IVe République, le médecin morlaisien passé par le MRP milite ensuite au RPF avant de rejoindre en 1956 le Centre national des indépendants. Sinueuse, sa trajectoire n’en pour autant pas moins éminemment « gaullo-compatible ».

Profession de foi de Jean Le Duc pour les législatives de 1962 (détail). Archives du CEVIPOF.

Le parcours de Jean Le Duc éclaire à plus d’un titre le moment 1958. Moins de 15 ans après la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie, le médecin morlaisien dit bien le poids de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et l’autorité morale incarnée par l’homme du 18 juin. La Résistance se révèle à cette occasion sous un angle assez peu pris en compte, celui d’une période de constitution d’un capital symbolique qui, investi dans le champ politique, devient en certaines circonstances particulières très rentable2. Mais, plus encore, l’élection au siège de député de Jean Le Duc interroge et nuance le « vent nouveau » apporté par les législatives de 1958 : élu au Palais Bourbon en 1946, maire de Morlaix depuis 1947, conseiller général du Finistère depuis 1951, il est loin d’être un novice et présente au contraire le profil d’un solide professionnel de la politique.

Erwan LE GALL

 

 

 

 

 

 

1 HUGUEN, Par les nuits les plus longues. Réseaux d’évasion d’aviateurs en Bretagne 1940-1944, Spézet, Coop Breizh, 2003, p. 397.

2 Ce phénomène n’est pas propre à la Seconde Guerre mondiale comme le rappelle, par exemple, la Grande Guerre lors du scrutin de 1936.  Sur cette question on se permettra de renvoyer à LE GALL, Erwan, « Unis comme au front (populaire) ? Les anciens combattants d’Ille-et-Vilaine et le scrutin du printemps 1936 », in LE GALL, Erwan et PRIGENT, François, C’était 1936, Le Front populaire vu de Bretagne, Rennes, Editions Goater, 2016, p. 256-285.